Je me rappelle le jour où l'on s'est vues là 1ère fois. Tu étais derrière la grille de ta cage.
Tu étais si laide que nous avons eu pitié : tu ressemblais à E.T. ou quelque chose d'inconnu : un grand front bombé, des oreilles immenses, des yeux globuleux, tout le reste était si petit en proportion, dans ta tête et ton corps...
Personne ne voudrait de toi dans ce refuge.
Nous t'avons donc prise, et puis, avec toutes tes couleurs bizarres, mélange de noir, d'orange, de blanc, on ne risquerait pas de te confondre avec les chats des voisins : on te repèrerait vite.
Marius, notre jeune
Bengal, venait de nous quitter, en traversant malencontreusement lors du passage d'une voiture.
Et c'est pour toutes ces raisons négatives que tu es rentrée dans notre vie.
Nous t'avons menée, pour te faire examiner, chez le vétérinaire. Là, nous avons appris que tu devais n'avoir que 5 ou 6 semaines, on t'a déclarée née du 1er avril, comme une farce.
L'homme en sarrau préférait prendre toutes les précautions questions vaccins, rappels et tests, parce que j'étais en plein traitement hormonal, parce qu'un petit Wolfgang ou une petite Eleanor était désiré, était-ce bien raisonnable de t'adopter alors ? Certes, mais avec toutes les précautions.
À notre grand étonnement, les jours, les semaines, les mois passant - comment as-tu su que mon conte préféré était celui du
vilain petit canard ? - E.T. s'est transformé en magnifique créature. Les proportions de ta tête se sont harmonisées (front, yeux, oreilles).
Tous ceux qui avaient le privilège de te voir étaient étonnés de ton masque de Zorro dégageant exactement ta bouche, ton short "disco", contraste parfait de couleurs noire et orange aux cuisses sur le blanc des pattes arrières, tes pattes élancées, ta fourrure douce et brillante.
Tu me suivais partout. Panisse (notre premier chat, celui à qui "il ne manquait qu'une cravate jaune" pour être le
chat de Geluck) t'avait acceptée. Panisse a voulu traverser la rue le jour où Wolfgang (c'était finalement un Wolfgang) devait venir. Panisse a rejoint Marius. Deux semaines plus tard, on a quand même du se résoudre à faire sortir la star Wolfgang de ses coulisses d'où, ma foi, il semblait se trouver bien, puisqu'il voulait y rester.
Tous les soirs, Papa (depuis ce jour-là c'est son nom) vous ramenait le petit body du bébé de la maternité : Topaze et Zelda, le couple de teckels, s'imprégnait ainsi de son odeur, comme toi, pour que vous fassiez déjà sa connaissance (autrement qu'en reniflant mon gros ventre).
Ce fut la fête, rentrés à la maison. Un beau jour, un voisin du bout de la rue a déposé une petite chatte de 5 mois dans le jardin : une en trop dans la portée... Il savait ce qu'il faisait, c'était une bonne maison. Elle n'est jamais repartie. Immédiatement, elle se mit dans le parc du bébé, interdisant aux deux chiens et à toi d'approcher de lui. Nouveau bilan de santé par précaution, et tous les soins par l'homme en sarrau. Elle était si jolie que je la baptisai "Avril".
Et quand Wolfgang eut 18 mois, Avril eut la malencontreuse idée de traverser la route... Fanny, tu fus alors le "dernier des mohicans" dans cette hécatombe. D'autorité, tu pris la place d'Avril près de Wolfgang, toutefois, tu me réservais ta préférence, me poursuivant de tes assiduités jusque dans le bain, sur les toilettes, sur le tapis de gym, et surtout, le lit !
Tu as suivi tant de péripéties : notre déménagement. Nouvelle habitation, nous devions nous installer dans une autre province, pour que notre petit Wolfgang puisse suivre l'enseignement spécialisé adéquat. Avions-nous bien fait de traverser toute la Belgique ? De vendre notre maison, que nous avions achetée pour rester près de Mamé mourante, puis, Mamé au Paradis, nous devons partir pour l'avenir, et quoi ?
Très belle région, notre nouvelle maison se situe dans la forêt. Les nuisibles ont si dévasté le parc que je perds espoir d'avoir autre chose qu'un gruyère pour terrain : les précédents propriétaires de notre nouvelle maison avaient déjà 3 chiens et 2 chats.
Il ne t'a fallu que quelques semaines pour tout remettre en ordre, ma belle. Les musaraignes, les mulots, les rats que tu n'as pas tués sont partis au loin. Les invasions de taupes ultérieures cèderont à ton efficacité. Je constaterai à chacune de tes absences pour cause de vacances ou, plus rarement, de maladie que les nuisibles essaient de revenir : tu les en dissuaderas vite, une balade en soirée te suffira.
Bizarrement, là tu te rendras compte que ton papa mérite aussi ton affection que tu lui prodigueras alors de plus en plus généreusement. Tu n'es pas une ingrate.
Tu as suivi toutes les évolutions de la famille : le chiot boxer mâle Friso qui fait son entrée, Topaze le teckel mâle qui nous quitte, la chienne boxer Hilde qui arrive, puis le jeune Icare, encore un teckel...
Jusqu'à ce mauvais tour d'aujourd'hui que tu nous as joué, après tes dix années passées parmi nous. Je ne saurai jamais si tu l'as fait exprès d'épouser l'asphalte à l'aide d'une voiture qui passait par là, mais je me rappellerai longtemps les cris de mon petit garçon.
Et ce soir, pour la première fois, je sais que je ne me plaindrai plus de tes griffes qui s'enfoncent dans ma chair que tu tètes en même temps, je sais que tu ne ronronneras plus comme un hélicoptère vrombrissant dans mes oreilles, je sais que ce soir, je vais mal dormir, car tout cela me manquera.
Tu nous auras laissé, comme un adieu, les photos que Wolfgang a prises ce dernier matin, juste avant ton départ, à la demande de notre vétérinaire, qui pensait que notre boxer mâle venait d'atteindre cette saison l'âge auquel il était le plus beau, raison pour laquelle ton petit maître avait pris l'appareil qui a permis de figer ces derniers instants de bonheur insouciant, et dont je dépose ici-même l'image éternelle.