jeudi 6 janvier 2011

Échec et double, et double échec (2)

Deuxième interview par Pierre Bouillon, journaliste au Soir (Belgique)

Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des droits des enfants :

"Le redoublement est une maltraitance"

1ère interview ici.  


Image : France-Soir

L'enquête Pisa signale que les pays pratiquant le redoublement ont des résultats médiocres.

On le sait depuis longtemps. Le redoublement n'est qu'un symptôme - celui de l'échec, qu'on pratique sans état d'âme. Le fait est que l'on vit un marché scolaire où les écoles se concurrencent en faisant valoir leur niveau d'exigence. On juge que l'échec est normal. La "bonne école" est pyramidale avec 150 enfants en 1ère secondaire, 60 en 6e [NDLuciole : en Belgique, on dit 1ère, puis 2e, 3e... inversement à la France]. Et 90 ont été évacués vers d'autres filières. C'est culturel. Des familles demandent cela. On vit dans une société compétitive.

Il faut bannir le redoublement ?

Oui. Il faut pratiquer la remédiation immédiate. On pratique trop vite l'évaluation sommative - qui sanctionne. Il faut d'abord pratiquer l'évaluation formative - on contrôle le niveau des élèves. Si les compétences sont acquises, on passe à l'évaluation sommative. Sinon,  on pratique la remédiation. En classe. Immédiatement. Je suis instituteur. La classe est divisée en deux groupes. Dans chaque groupe, chacun est responsable de ses propres apprentissages et de ceux des autres enfants du groupe. Et les élèves, entre eux, osent se dire les choses. Ils osent se dire : "J'ai pas compris parce que j'étais dans les nuages".

On dit souvent : tout le monde ne peut pas réussir. Faux. Tout le monde peut réussir. Ce qui différencie les enfants, et c'est pour ça qu'il faut une pédagogie différenciée, ce n'est pas l'intelligence, c'est la vitesse d'apprentissage. À l'élève lent, moi, je dis : "Tu veux du temps ? On va t'en donner." Et au bout du compte, il maîtrise les compétences et ses copains qui l'ont aidé ont consolidé leurs acquis en aidant l'élève plus lent. Au total, le niveau de tous a augmenté.

Pisa montre que le redoublement est inefficace, inutile.

Des centaines d'études l'ont montré. On sait qu'un enfant qui redouble va augmenter son niveau jusqu'à Noël avant de retomber au niveau qui était le sien un an avant.

Vous assimilez le redoublement à de la "maltraitance"...

Un enfant qui redouble est en souffrance. Il vit avec le sentiment d'incompétence acquis. Il est extrêmement honteux. J'ai accueilli un élève qui avait redoublé. Il m'a dit "Vous fatiguez pas, j'suis con". Il faut des années pour changer le mental de ces enfants-là. L'école est un droit. Si l'école ne met pas en pratique tout ce qui est possible pour amener les enfants à maîtriser les compétences - comme la remédiation - alors, il y a déni de droit.



La luciole reprend la plume. Elle va poser la questions à d'autres blogueurs : que pensent-ils du redoublement ?

Attention, il peut y avoir des exceptions : on peut tous connaître des cas d'enfants ayant redoublé avec succès à la clé. Mais, comme les études le montrent, pour la très grande majorité, ce ne sera pas le cas.

Aussi, comment s'est passé ce redoublement "réussi" ? Avec remédiation à l'école, à la maison ? Souvent, les parents mettent les moyens après un redoublement : plus d'assistance de leur part, voire l'embauche d'un professeur particulier. Ce qui fait que ce qui profite à l'enfant n'est pas le redoublement en lui-même, mais les moyens mis en oeuvre à cause de lui.

Les blogueurs que je taggue :

Sylvain (l'animateur de la commission éducation au MoDem : à tout seigneur tout honneur), Françoise, membre de cette même commission, César dont on sait la passion pour l'éducation, Minou, qui, je parie, va écrire "des baffes !" dans sa réponse, JF que cela devrait intéresser aussi, une nouvelle venue sur la blogosphère : la petite Claire, et deux blogueurs que je crois n'avoir jamais tagués encore : Frédéric LN et Christian. Tous auront des arguments intéressants à la question, je crois.

19 commentaires:

Mirabelle a dit…

J'ai pété mes binocles dont j'ai très mal aux yeux ... mais je vais essayer de te répondre dans la soirée !

Isabelle Resplendino a dit…

Ouille, je compatis... je vais aussi changer de binocles sous peu.

M'enfin, j'ai encore celles qui ont un légèrement dépassé les 2ans, ce qui fait que je suis quand même dans une situation légèrement confortable.

Claire a dit…

La petite Claire répond. Oui je pense que le redoublement est une maltraitance même si le mot est un peu fort. Pour ma part, j'ai doublé 4 fois! La 5ème, mais en vérité ça aurait du être la 6ème, car j'ai eu la rougeole et je suis restée un mois sans mettre les pieds à l'école. Quand je suis revenue au collège, j'avais des tâches rouges sur les yeux, et une prof qui rouspétait de mon absence m'a dit de mettre des lunettes noirs. ça la gênait de me voir ainsi. Qu'est-ce que j'aurais du dire! J'ai doublé ma 3ème, mais en fait ça aurait du être la 4ème. Car j'ai été arrachée au pays de mon enfance pour un bled pourri sans montagnes sans moyens de locomotion : un village perdu en pleine campagne. J'étais très très mal dans ma peau. Puis la seconde : j'ai écouté ma sotte de mère qui ne comprenait rien à rien. Désolée maman! Et la terminale car je voulais absolument décrocher le bac. La suite : marché du travail puis reprise des études avec un diplôme en sciences humaines. Mon élément! Et aujourd'hui j'enseigne auprès d'enfants chez les particuliers. Je suis persévérante. Mais lente aussi. Car dyslexique. Mais avec tout ça, je suis résolument optimiste. Et je le dois à moi-même, et aux rares personnes que j'ai pu croiser sur ma route: un directeur de lycée, un psychanalyste, deux écrivains. Merci pour le courage que vous avez déployé pour me lire.

Isabelle Resplendino a dit…

Merci, Claire !

Isabelle Resplendino a dit…

Oups, envoyé trop vite...merci pour cette histoire émouvante et qui nous fait vivre de l'intérieur ce que je décrivais de l'extérieur.

Mirabelle a dit…

bon, c'est en ligne ! :)

Françoise Boulanger a dit…

Merci pour ce deuxième Tag, Isabelle, que je vais ajouter au premier pour n'en faire qu'un. Il y aura certes du retard (je suis lente) mais je ne redoublerai certainement pas ! ;-)

Isabelle Resplendino a dit…

@Mirabelle : j'ai lu, j'ai adoré !!!
@Françoise : rappelle-moi, c'était quoi, le 1er tag ?

Françoise a dit…

Ah, ah, ah !

Isabelle Resplendino a dit…

:-)))

FrédéricLN a dit…

Bonjour et merci ! Le sujet m'intéresse ! même si je n'y connais rien. Je suis très défavorable au redoublement en général (j'ai essayé de l'éviter année après année pour l'une de mes filles - pour l'instant, elle est restée "dans sa classe") et comme ma femme est enseignante en collège, je vois passer différents exemples et ai l'impression qu'il y a deux bons tiers d'échecs.

Et je suis très très favorable au principe de la "remédiation immédiate". Alors merci pour cette occasion de m'instruire et sans doute de rebondir par un billet un de ces jours !

Isabelle Resplendino a dit…

Merci Frédéric,

Je perçois à ton commentaire que tu es plus expert que tu ne le penses en la matière.

J'aimerai donc beaucoup disposer de ton avis.

Au plaisir de te lire,
Isabelle

JF le démocrate a dit…

Bonsoir Luciole,

Promis, je m'y pencherai. Ce que j'ai à dire pour le moment, c'est que je suis contre la pratique du redoublement - hors cas très particuliers -, mais aussi et surtout contre ces quotas français qui ne riment à rien: 90% d'une classe d'âge doit avoir le brevet, 80% d'une classe d'âge doit avoir le baccalauréat.

Il n'y a pas égalité de tous devant les études, et pas seulement pour des raisons sociales. A force de vouloir niveler par le bas, on ne fait que tout détruire: l'avenir de ceux qui s'ennuient en classe (et qui finalement y viennent uniquement pour mettre le souk), et l'avenir de ceux qui ont envie de travailler et qui sont perturbés par les premiers.

La pédagogie différenciée, c'est un mot à la mode, mais dans la pratique il faudra qu'on m'explique (et à d'autres aussi) comment on fait pour la mettre en application.

Isabelle Resplendino a dit…

Bonjour JF,
Merci pour le com, je vais essayer de répondre - clairement si possible - à ta question :

La pédagogie différenciée, c'est, pour moi, l'individualisation de la pratique scolaire : adaptation, par exemple, des rythmes à l'élève, voire du programme en fonction de besoins éducatifs particuliers, comme le handicap.

Il faut bien savoir qu'un seul instituteur ou professeur ne pourra effectuer cela, c'est pour cela que l'école (réellement) inclusive doit avoir une classe tenue par 2 instituteurs, dont au moins l'un sera spécialisé, pour être au courant des méthodes à employer devant les besoins spécifiques, et celles de rémédiation.

Un soutien de personnel paramédical et/ou éducatif, selon les besoins, devra aussi trouver sa place au sein de l'école, et travailler en collaboration avec les enseignants, sous le sceau d'un secret professionnel partagé, et les parents.

Nous avons de plus en plus d'enfants "dys" ou autres troubles d'apprentissage, de problèmes sociaux, de difficultés. Un enfant qui ne sait ni lire ni écrire à la fin du primaire est en situation de handicap, je ne crois pas que le mot soit trop fort.

Ne pas individualiser l'enseignement, c'est prendre l'enfant pour un robot, c'est lui dénier son rôle présent et surtout futur, de citoyen. Bien sûr qu'il doit apprendre à vivre en société et à faire des concessions. Mais pas à sens unique.

Je précise que cela n'a rien à voir avec une remise en cause de l'autorité, qui doit rester à l'adulte, je parle des autres domaines, l'enseignement, l'épanouissement social.

JF le démocrate a dit…

Isabelle, pour faire de la Pédagogie différenciée, tu me dis qu'il faudrait avoir deux instituteurs par classe: je n'ai jamais donné dans le niveau du primaire, c'est je crois une spécialité qui est totalement hors de mes compétences, mais je crois que tu as raison. Mais en France du moins, le problème est ... budgétaire.
Au niveau du collège,le collège unique fait des ravages. Toujours en France car je ne sais pas comment ça se passe en Belgique. Combien d'élèves ont plus de 16 ans en 3ème et n'ont aucune voie scolaire traditionnelle en perspective? Peu, mais il y en a déjà trop. Il y a parmi ceux-ci 2 types d'élèves: ceux qui souffrent d'un handicap, mais les délais de prise en charge par une structure adaptée sont tels... Expérience vécue (le 1er avril il y aura enfin une réunion pédagogique concernant un élève qui est reconnu en handicap depuis l'année dernière!). Et puis il y a ceux qui ne sont visiblement pas faits pour les études: ceux qu'on force à maintenir dans le système scolaire jusqu'à au moins 16 ans, parce qu'on ne souhaite pas les voir grossir les rangs des demandeurs d'emploi. Faute de voie alternative qui pourrait leur être proposée dès 14 ans, et qui n'existe pas ou qui plutôt n'existe plus aujourd'hui. "L'intelligence de la main" comme le disait Raffarin est bien plus qu'une raffarinade: avec le recul je pense que c'était une expression de bon sens tout simplement.
Est-il nécessaire dans la vie de savoir appliquer la réciproque du théorème de Thalès en maths? Si pour certains élèves (une minorité), ce peut être une curiosité intellectuelle instructive, pour les autres c'est un charabia incompréhensible et surtout inutile. Même pour les profs ça paraît artificiel, alors pourquoi continue t-on de l'enseigner et de la mettre systématiquement au Brevet, quitte à devoir ensuite "truander" les notes pour arriver au quota de 90% de reçus?
Là, ce sont les programmes qui sont en cause... Le nombre d'heures consacrées par semaine en classe au maths en troisième aussi par exemple (3h20 en réalité quand on compte "juste", et non pas 4 heures comme officiellement dit). Le rythme scolaire, avec ces vacances interminables (nous sommes de la même génération, et tu sais que de notre temps, il n'y avait pas 15 jours de coupure toutes les 5 ou 6 semaines!). Encore une aberration...
Le comportement de certains parents d'élèves enfin. Ils sont parfois dans la mouise sociale certes, mais dans un premier temps ils viennent te dire alors que leur gamin ne fout rien en classe, et surtout ne veut rien foutre: "vous savez, c'est pareil avec moi, il ne m'écoute plus et il m'envoie balader quand je lui fais une réflexion". Puis dans un 2ème temps, voyant que leur progéniture plonge, ils viennent t'accuser d'être un mauvais prof!
Comportement honteux, scandaleux, mais que les profs sont aujourd'hui obligés de supporter: parce que certains parents d'élèves et leur progéniture sont devenus des consommateurs, qu'ils bouffent de l'enseignant à longueur de journée...
Jusqu'à où ira t-on comme ça? Tu le vois, en France du moins car je ne sais pas ce qui se passe en Belgique, enseigner est devenu plus qu'une vocation... Non seulement le système dans son ensemble doit se remettre en cause, mais aussi et surtout des parents d'élèves, qui confondent aujourd'hui l'Education Nationale avec ... Darty ou Carrefour, et qui pensent que dès lors qu'ils pourront faire entendre leur voix (et parfois c'est brutal pour certains...), leur gamin ou leur gamine ira sans problème jusqu'en Terminale S.

JF le démocrate a dit…

Sinon, pour compléter sans être limité par le nombre de caractères alloués par ton hébergeur aux commentateurs (4096 si j'ai bien lu), je réitère que je suis contre le redoublement, hors cas particulier d'élèves ayant connu pour certaines raisons une année difficile.

Cela mène à des situations aberrantes, où on voit par exemple un gamin arriver en 6ème à 13 ans. Le décalage d'âge, de mensurations aussi (c'est un aspect qu'il faut prendre en compte..., pas de redoublement mais pas de "sautage" de classe non plus) est bien trop important par rapport à ses camarades. Dans le cas dont je te parle, le gamin outre de faire le "ménage" parmi sa classe, s'est aussi permis de traiter un prof "d'enculé". Et il en est fier...

Isabelle Resplendino a dit…

Bonjour JF,
En effet, tu soulèves plusieurs choses intéressantes.
D'abord, si je me focalise sur le primaire, c'est qu'il est trop tard, dans la plupart des cas, pour rattraper une scolarité déficiente au collège, c'est bien en amont qu'il faut agir.

Pour les problèmes de budget, celui que j'ai établi pour la France est en fait moins onéreux que les mesures prises actuellement, à savoir : le redoublement, les placements dans les institutions spécialisées et hôpitaux de jour, l'exil en Belgique, la déscolarisation, le parent qui renonce à travailler, puis pour l'avenir, avec un enfant qui ne sera jamais inséré dans la société.

Et les jugements. L'Etat a plusieurs fois été condamné à des indemnités pour défaut de scolarisation, il perd d'ailleurs immanquablement tous les procès qui lui ont été intentés à ce niveau.

Si la France n'améliore pas son éducation, elle est condamnée, à plus ou moins longue échéance, à devenir un pays en sous-développement.

Je te suis tout à fait sur les programmes, il faudrait remettre de l'ordre dans tout cela.

Pour le collège unique, il n'est valable qu'en suivi d'un primaire efficace, ce que nous n'avons pas.

Les pays qui ont ce primaire efficace ont au contraire prolongé le tronc commun, avec succès. Mais je trouve en effet "mortel" de l'imposer à des enfants qui savent peu ou pas lire et écrire, ou ont d'autres lacunes importantes.

Oui, des parents n'y arrivent pas ou sont carrément démissionnaires, oui les enseignants doivent être rejoints par des éducateurs, des psys, des orthophonistes, etc. selon les besoins.

Dans l'éducation spécialisée ou inclusive, les élèves qui ont les meilleurs résultats sont ceux dont on arrive à une bonne collaboration avec les parents, il y a donc 3 thèmes majeurs à retravailler :

l'inclusion (scolaire et sociale)
les programmes (qui doivent être utiles, comme tu le rappelles bien)
les relations avec les familles.

C'est une révolution en avant qu'il nous faut pratiquer, et c'est seulement avec ce bouleversement qu'on arrivera à changer les choses.

Dans toutes les expériences d'école inclusive telle que j'en fais régulièrement la "promo", plus aucun élève n'a été en échec scolaire.

Encore un exemple à l'école de mon fils où la classe précédente, "ordinaire" avait eu 4 redoublants, la sienne, inclusive n'en avait pas eus, la moyenne de la classe était supérieure au niveau national.

FrédéricLN a dit…

Merci Isabelle pour toutes ces infos qui complètent bien le billet !

Effectivement le niveau du Brevet devrait être accessible à tous et l'orientation à 14 ans "ne ferait pas de bon sens".

Et pourtant, il y a en France une large et éternelle revendication "contre le collège unique" qui est en fait, je pense, "contre l'échec au collège"...

Car en acceptant l'échec de masse et l'indiscipline de masse, on condamne des collèges "uniques" comme ceux de ma bonne ville d'Argenteuil à rester des collèges de seconde zone, incapables d'amener la masse des élèves au niveau du Brevet !

Et on a alors perdu sur les deux tableaux : les élèves terminent la 3ème en n'ayant ni la capacité technique que leur auraient donnée les anciens CAP, ni le niveau scolaire d'une fin de collège normale.

Isabelle Resplendino a dit…

Merci Frédéric pour ton commentaire qui achève la discussion en mettant le doigt sur une très grande vérité.

Espérons que des décideurs sauront s'inspirer de ces réflexions - et d'autres - et que nous puissions en voir les effets un jour.